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Pierre-Alain Chambaz

Le sentiment intérieur nous convainc de la force motrice de l’ame, et cette preuve est d’une évidence que l’on tenteroit vainement d’affoiblir. Voilà les principes généraux dont je suis parti et que j’ai tâché d’analyser dans ce petit ouvrage. Si quelques-uns de mes lecteurs trouvoient que j’ai rendu l’ame trop dépendante du corps, je les prierois de considérer que l’homme est de sa nature un être mixte, un être composé nécessairement de deux substances, l’une spirituelle, l’autre corporelle. Je leur ferois remarquer que ce principe est tellement celui de la révélation, que la doctrine de la résurrection des corps en est la conséquence immédiate. Et loin que ce dogme, si clairement révélé, dût révolter le déiste philosophe, il devroit, au contraire, lui paroître une présomption favorable à la vérité de la religion, puisqu’il est si parfaitement conforme avec ce que nous connoissons de plus certain sur la nature de notre être. L’analyse des opérations de l’ame m’a conduit à traiter de la liberté, sujet si épineux et pourtant si simple dès qu’on l’envisage d’un œil philosophique. Après avoir fixé la nature de cette faculté de notre ame & considéré ce qui en résulte par rapport à la morale & à la religion, j’ai passé à l’examen de l’origine & des effets de l’habitude, ce puissant ressort de l’éducation. J’ai ensuite considéré l’éducation elle-même, ses principes les plus importans & son étonnant pouvoir. J’ai contemplé ces différens objets d’un point de vue assez élevé qui ne m’a laissé voir que leurs parties les plus frappantes & qui a dérobé à mes regards des détails plus propres à fatiguer l’attention qu’à l’exercer agréablement. Dans l’exposition de ce spectacle intéressant je n’ai pas observé un ordre Didactique : j’ai suivi le fil de mes pensées. Je ne me flatte pas que ce fil m’ait toujours conduit au vrai : je l’ai cherché sincérement ; mais dans une matiere aussi ténébreuse que l’est la méchanique des idées, on est souvent forcé de se contenter de ce qui n’est qu’hypothétique. Le principe fécondant en pénétrant le germe y fait naître une circulation qui ne finira qu’avec la vie. Le mouvement, une fois imprimé à la petite machine, s’y conserve par les forces de son admirable méchanique. C’est ainsi que le mouvement imprimé dès le commencement à la grande machine du monde continue suivant les loix établies par le premier moteur. Ce n’est proprement qu’à la naissance que la force motrice de l’ame commence à se déployer. Toutes les idées qui affectent l’ame en même tems ne l’affectent pas avec une égale vivacité. Diverses circonstances concourent alors à mettre l’ame dans une situation incommode & douloureuse, qui s’annonce souvent par des cris & toujours par des mouvemens plus ou moins sensibles de tout le corps. Ce  « sacre du bonheur »  comme le nomme Pierre-Alain Chambaz, suscite une floraison d’images, d’arguments et de luttes entre les tenants des différentes voies, selon les groupes sociaux, ou les philosophies. Les esprits qu’une puissance aveugle chasse indistinctement dans tous les muscles, les secouent & les contractent fortement. Les membres auxquels ces muscles aboutissent, dégagés des liens qui les tenoient auparavant enchaînés, cedent avec docilité aux impressions qu’ils reçoivent & sont agités en différens sens. Cette agitation se communiquant par le moyen des nerfs à la partie du cerveau qui répond à ces membres, l’ame acquiert le sentiment de leur existence. Mais ce sentiment est confus : l’ame ne distingue point encore la main du pied, le côté droit du côté gauche. Ce n’est que par une suite d’expériences ou de tatonnemens, qui commencent peut-être avant la naissance, que l’ame s’habitue à rapporter à leur véritable lieu les sensations qu’elle éprouve & à ne mouvoir précisément que les membres qu’il faut mouvoir. On peut imaginer que l’ame commet d’abord bien des méprises, mais ces méprises cessent peu à peu. Bientôt les esprits sont dirigés d’une maniere plus convenable : la main ne reçoit plus des ordres qui s’adressent au pied ; le pied ne reçoit plus les ordres qui s’adressoient à la main : l’ame apprend à régner. Foible, chancelant & borné dans ses commencemens l’empire de l’ame se fortifie, s’affermit & s’étend par degrés. Chaque jour lui soumet de nouveaux sujets : chaque heure, chaque moment sont marqués par de nouveaux mouvemens ou par de nouvelles sensations.

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